La fabrication des faux à Taninges est connue comme une activité florissante. Par leur savoir-faire, les maîtres forgerons ont participé à la renommée de cette localité. Dans son étude sur Taninges et ses environs, Henri Tavernier souligne l’importance de cette activité entre le XVe et le XVIIe siècle. En citant un écrit daté de 1665 de Mgr Agostino Della Chiesa, Philippe Mulatier, dans son ouvrage Rivières de montagnes, sources de vie menacées, assoit lui aussi la renommée du bourg. Ce gentilhomme pense que le nom de la province du Faucigny dériverait du mot Falciniacum, désignant la fabrication des faux et des faucilles.
Dans son article La fabrication des faux à Taninges, XVIe-XVIIe siècles, Roger Devos rapporte qu’il existait une douzaine de « maîtres faucheurs » à Taninges. Sur la prise d’eau des Vouaves, Georges Ducrest, habitant à Voiron dans le Dauphiné, possédait un artifice destiné au travail du fer. Celui-ci est réparé en 1682. Roger Devos indique dans son article qu’on « refait les six banquettes des marteaux, le grand arbre et la grande roue, avec les chenaux qui amènent l’eau pour la mouvoir ». Ce martinet est ensuite loué à Nicolas Mogenier, mais cet édifice semble délaissé par Jean-Jacques Mogenier en 1764.
Non loin de là, la famille Pittet possédait elle aussi son propre martinet à Hauteville, mais l’activité semble cesser en 1636. Plusieurs fabriques de faux ont donc existé aux Vouaves depuis le Moyen Âge. Elles étaient échelonnées sur la rive droite du Foron et mises en mouvement par une prise d’eau unique. À la fin du XVIIIe siècle, elles cessent d’exister ; les propriétaires et les ouvriers partent travailler en Allemagne. La biallière (le bief) des Vouaves est réutilisée pour d’autres activités et les artifices sont reconvertis.
L’étude de la mappe sarde de la paroisse, réalisée en 1731, montre l’évolution de l’activité. Ainsi, sur le défilé du bief, on trouve le martinet appartenant à M. Jean-François Mougenay et le martinet de M. Joseph Muginay. M. Joachim Delagrange possède plus en aval trois moulins, un battoir et une scierie. Après ces édifices, les Pères de la Chartreuse de Mélan font actionner un moulin à blé à proximité d’un autre moulin appartenant à M. Joachim Delagrange. Neuf bâtiments sont actionnés par cette dérivation située en rive droite du Foron.
On assiste durant plusieurs années à une concentration des activités qui induit un regroupement des propriétés. À la fin du XIXe siècle, seuls trois propriétaires se partagent les eaux du bief. M. Mogenier possède une forge, suivie de la forge et de l’huilerie de M. François Alexandre. Le moulin, le battoir, le pressoir à cidre et la scierie de M. Pierre Mouthon ferment la marche.
Par une pétition du 4 février 1881, M. Pierre Mouthon, meunier, demande à reconstruire le barrage de sa prise d’eau. MM. Dupont François Alexandre et Mogenier François, usiniers aux Vouaves, sont aussi intéressés par le rétablissement du barrage, bien que leurs usines soient à l’arrêt. L’arrêté préfectoral du 5 septembre 1881 autorise M. Mouthon à emprunter au torrent du Foron la force motrice nécessaire pour alimenter le canal de dérivation de la biallière des Vouaves, destiné à mettre en jeu ses usines situées sur ladite dérivation.
Par adjudication du 17 mai 1898, les associés Constant Rey-Millet, Jules Nicodex et Charles Passerat, le premier négociant à La Tour et les deux autres à Taninges, deviennent propriétaires des lieux. À la suite d’une décision en première instance du tribunal de Bonneville, ils acquièrent les immeubles de Mme veuve Ceria et consorts provenant de Pierre Mouthon. Le 18 mai précédent, une crue extraordinaire emporte à nouveau le barrage construit par M. Pierre Mouthon en 1881. Les associés souhaitent moderniser cette prise d’eau. Très vite, ils se heurtent à l’opposition de M. François Burtin, propriétaire d’une scierie à bois située sur l’autre rive. Les deux prises d’eau se font face et divisent les eaux du Foron ; un accord est finalement trouvé entre les deux parties.
Les anciens bâtiments du moulin sont transformés en usine comprenant, en 1901, le bâtiment de la turbine, une scierie et une distillerie. Elle devient l’entreprise de MM. Rey-Millet et Cie et se tourne progressivement vers l’activité du décolletage. C’est ainsi qu’elle reste dans les mémoires sous le nom d’usine Bohly Frères.
Inactive dans les années 1990, l’usine a fait l’objet d’une rénovation ces dernières années. Des logements et des ateliers occupent aujourd’hui une grande partie des espaces. Le bâtiment principal appartient à la commune de Taninges.
Archéologue et graphiste au service archéologie et patrimoine bâti du Conseil Départemental de la Haute-Savoie