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villa Languille

Dossier IA03000587 réalisé en 2017

Fiche

Les questions que nous choisissons de soulever à l'étude de cet édifice sont celle de l'identité du maître d'oeuvre et surtout celle de l'implantation : que doit-on conclure du choix d'une telle proximité de la voie ferrée ?

En effet, l'identité du maître d'oeuvre de cette villa n'est pas connue. Même si l'allure générale (un style Louis XIII, simplifié) et certains détails (comme les frontons interrompus des baies, les pointes de diamant) font penser au château de Chazeuil (Allier), que l'on doit à Jean-Bélisaire Moreau (1829-1899). Mais la pointe de diamant comme motif décoratif est également assez largement représentée par exemple dans les gravures de César Daly (voir ses propositions de villas suburbaines, publiées à partir de 1864). Barbara Vauvillé1, qui a tenté de recenser les châteaux des Moreau (Jean-Bélisaire, le père, et René, le fils), ne mentionne pas la villa Languille qui, certes ne comprend pas de domaine agricole et/ou forestier2 mais aurait pu être considérée comme une "maison en forme de château". Quant à Franck Delmiot, spécialiste de l'oeuvre des Moreau, consulté oralement, il n'exclut pas totalement une attribution à Jean-Bélisaire.

Une telle proximité avec la voie ferrée était-elle délibérément recherchée ?

Henriette Dussourd ne l'envisage absolument pas, tellement le chemin de fer est perçu comme une nuisance (déjà en 1962), puisqu'en annonçant que la maison était en cours d'achèvement dans les années 1885-1890, elle affirme que la parcelle aurait été traversée après coup par le chemin de fer (arrivé pourtant à Moulins en 1853 !). Le cas ne serait pourtant pas unique sur le territoire auvergnat puisque selon la mémoire familiale, Henri de Bonnafos, propriétaire du château de Viescamp (Cantal), au moment de la construction de la ligne Aurillac - Bergerac (1882-1891), aurait considéré comme une chance de bénéficier du spectacle du train.

D'autres cas de figure de ce type ont été repérés dans d'autres régions, en Île de France par exemple, tel Emile Zola, qui s'enthousiasmait du passage de la voie ferrée au bas de sa propriété de Médan, les photographies qu'il en a prises en témoignent. L'écrivain et journaliste Victor Fournel écrit en 1865 : "Pour rien au monde le vrai Parisien ne voudrait d'une maison de campagne d'où il n'entendrait pas le sifflet de la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil : le chemin de fer passe à deux pas, j'entends tous les trains". Le train était en outre perçu par certains paysagistes tels que le comte de Choulot comme "un élément pittoresque d'animation dont la modernité permet de le positionner dans le paysage"3. Le rail était aussi un des motifs modernes de prédilection de certains peintres (en témoigne, par exemple,Train dans la campagne de Claude Monet, vers 1870, conservé au musée d'Orsay).

À Angers, la rive du chemin de fer est considérée comme un site important d'attraction de la villégiature : "Une première émancipation architecturale se manifeste dans les années 1850 le long de la voie de chemin de fer, qui dessine alors la limite sud de la ville" écrivent Dominique Lettelier et Olivier Biguet. Ils poursuivent : "Comme un cours d'eau, la tranchée du chemin de fer recèle un pouvoir d'évasion [...]"4.

Des enthousiastes du chemin de fer ont été identifiés dans l'Allier aussi, Annie Brossard et Didier Arrachart en ont repéré quelques uns5. Ne faudrait-il pas y ajouter la fratrie Languille ? Rien ne permet de l'affirmer directement mais on peut émettre l'hypothèse que le maître d'oeuvre avait reçu quelques instructions concernant l'orientation du balcon, ainsi que celle des pièces et de l'entrée principales, de manière à profiter au mieux du spectacle du chemin de fer.

1VAUVILLÉ, Barbara. Jean et René Moreau, constructeur de châteaux dans l'Allier (1856-1924). Paris : Mémoire de maîtrise : Histoire de l'art : Paris IV, 1996. Dir. Bruno Foucart et Françoise Hamon.2Voir la seconde partie de la définition du château dans le Thésaurus de la désignation des oeuvres architecturales et des espaces aménagés ("Documents et méthodes", n°7, déc. 2013) : "[...] demeure de grandes dimensions liée à une vaste propriété et comprenant généralement un parc, domaine forestier et dépendances, ainsi qu'une ferme située à l'écart".3CUEILLE, Sophie. "Le Vésinet modèle français d'urbanisme paysager ?", intervention donnée lors du colloque "William le Baron Jenney (1832-1907). De l'École centrale de Paris aux gratte-ciel de Chicago", Paris, Institut national d'histoire de l'art/Musée d'Orsay/Maison des Centraliens, 17-19 décembre 2012 ; texte aimablement communiqué par son auteur,4BIGUET, Olivier, LETELLIER-d'ESPINOSE, Dominique. "Angers, formation de la ville". Angers : éditions 303, 2016, p. 444. De même que, des mêmes auteurs : "Entre ville et campagne, la villégiature à Angers (Maine-et-Loire) au XIXe siècle", dans In situ, revue des patrimoines [en ligne], 2009.5BROSSARD, Annie, ARRACHART, Didier. "Les gares de Moulins". Moulins : éditions Bertine, 2016.
Précision dénominationvilla
Parties constituantes non étudiéescour jardin
Dénominationsmaison
Aire d'étude et cantonAuvergne
AdresseCommune : Moulins
Adresse : 57 rue des
Tanneries
Cadastre : 2017 AN 167 La partie a de la parcelle 167 correspond au jardin. La parcelle 212 correspond à une partie d'un ancien chemin dit chemin de la Pêcherie, aliéné (cession entre le maire de la ville et le propriétaire en 1925).
Précisions

Lorsque le 10 avril 1874 la fratrie composée de Barthélémy, Jacques et Madeleine Languille acquiert pour 7000 Francs auprès de Gabriel Donnet une parcelle de terre d'environ 16 ares au lieu dit la Pêcherie (ou Jardin de Foulet), elle (la fratrie Languille) est domiciliée à Moulins, rue de la Courroirie.

D'après Henriette Dussourd, les Languille, dentistes originaires de Saône-et-Loire, sont à l'origine de l'ouverture du premier cabinet dentaire de Moulins, situé alors cours Choisy.

Le 17 juillet 1878, lorsque Barthélémy Languille meurt, la maison est "non encore complètement terminée". En 1879 elle apparaît dans les matrices cadastrales au titre d'une "augmentation de construction" (à moins que l'augmentation ne vise que l'édification des communs, au sud de la parcelle). Entre temps, le frère et la soeur restants avaient contracté une obligation de 6000 Francs (auprès d'un employé du chemin de fer), peut-être destiné à achever les travaux (acte reçu le 13 décembre 1878 par maître Henri-Claude Croisier, notaire à Moulins ; AD Allier, 3 E 15 521).

Le 6 février 1881, lorsque Madeleine Languille épouse Jean-Jacques Guérin, la maison, estimée à 30 000 Francs, figure comme élément principal de la dot (acte reçu chez maître Croisier ; AD Allier, 3 E 3619). On peut alors considérer que les travaux sont achevés puisque le mobilier qui garnit la maison est estimé, lui, à 6000 Francs. À la mort de Madeleine Languille, en 1910, la maison passe dans la famille Guérin, qui la vend à un membre de la famille Pénard en 1934 pour 100 000 Francs (en 1925, un échange de terrain entre les mêmes familles avait permis de régulariser la parcelle).

Dans l'acte de vente de 1934, on trouve la mention : "Les constructions ont été édifiées postérieurement à l'année 1874 par Messieurs et Mlle Languille sans conférer de privilège d'architecte ou d'entrepreneur".

L'actuel propriétaire l'a acquise d'un Pénard en 1984.

Elle est situé hors du périmètre de l'AVAP de Moulins (en vigueur depuis le 6 avril 2006).

Période(s)Principale : 4e quart 19e siècle , daté par source
Dates1879, daté par source

Actuellement, la villa est intégrée au tissu urbain de Moulins. Elle ne l'a pas toujours été. À la lecture des matrices cadastrales, on comprend que la parcelle de terre acquise en 1874 par la fratrie Languille est entourée de jardins, de "terre en pépinière", de prés, de serres (construites en 1871 et 1872), d'un lavoir et de canaux. Henriette Dussourd, transcrivant ce dont sa grand-mère avait été témoin, écrit de surcroît : "Les trois Languille, dont le cabinet était très prospère, décidèrent de se faire bâtir une maison de campagne. Ils achetèrent un grand terrain à la Pêcherie." On parlerait aujourd'hui plutôt de villégiature de bords de ville (sur ce phénomène, voir notamment ROUVEYROL, Jean-Samuel, "Les villégiatures et leur inscription spatiale autour de Lyon, 1840-1940", dans Aux marges de la ville. Paysages, sociétés, représentations. Actes du colloque tenu à Lyon, 5-7 mai 2011. Paris : L'Harmattan, 2015, p. 287-299).

Par ailleurs, la villa est limitrophe au "chemin de piétons qui la sépare du chemin de fer de Paris à Lyon" (acte de vente, conservé par l'actuel propriétaire). En effet, le chemin de fer arrivait à Moulins par le nord depuis 1853. En 1876 passaient déjà de 40 à 50 trains par jour (BROSSARD, Annie, ARRACHART, Didier. Les gares de Moulins. Moulins : éditions Bertine, 2016). La villa est à 400 mètres environ au nord de la gare mais le quartier des cheminots est situé à l'opposé, au sud de la gare.

En 1881, le principal de la dot est donc constitué d'une "propriété sur la route allant de la rue du cerf volant par continuation de la rue des tanneries à Iseure, lad. propriété composée de maison d'habitation élevée sur caves, de rez-de-chaussée, premier étage, grenier et mansardes au-dessus, jardin dans lequel elle est située, fermé sur la route par une grille". En 1934 (vente Guérin-Pénard), la propriété est décrite comme suit : "maison d'habitation avec sous-sol, rez-de-chaussée, premier et 2e étage, dépendances et jardin d'agrément". Le second étage de la description de 1934 correspond aux "greniers et mansardes" de la description de 1881, car il s'agit en effet de l'étage des chambres des domestiques (un système de quatre sonnettes, reliées à cet étage, nous renseigne sur leur nombre). Comme il se doit au XIXe siècle, les ouvertures imposables sont dénombrées dans la matrice cadastrale : il est mentionné une porte cochère et 52 ouvertures pour la villa Languille.

Lorsqu'on a passé la grille de la clôture sur la rue des Tanneries, pour arriver à la maison, on contourne un parterre de gazon planté (à l'origine, quatre marronniers, abattus en 1990, un tilleul et "trois ou quatre hêtres" ; actuellement, un thuya géant au centre, des sapins, des troènes et un ginko-biloba -renseignements donnés par le propriétaire actuel). L'allée est carrossable et circonscrit entièrement le parterre, de manière à pouvoir entrer et sortir en voiture sans faire de manoeuvres.

Les communs (écuries et remises dont ne subsistent que la façade) sont situés en fond de parcelle, au sud.

Le corps de bâtiment principal est cantonnés de pavillons, entre les deux pavillons de l'ouest est adossé un cinquième pavillon. Ce dispositif génère un jeu de toitures singulier, le pavillon adossé étant surmonté, en retrait par rapport à sa balustrade de couronnement, d'un étage en pan de bois portant une flèche conique.

La première façade qui se présente au visiteur est la façade nord, avec la terrasse sur laquelle il était probablement prévu de prendre les repas car elle est reliée directement à l'office.

La façade d'entrée principale est à l'est, côté voie ferrée. L'entrée secondaire se trouve sur l'élévation ouest.

Les deux perrons des deux entrées opposées sont reliés par un couloir, qui par ailleurs mène à l'unique escalier de la maison qui s'éclaire judicieusement au sud, tandis que la terrasse, disposée au nord permettait probablement de prendre les déjeuners au frais en été : ces deux derniers traits plaident pour l'existence d'un maître d'oeuvre ayant conçu son plan en fonction des circonstances, plutôt que pour l'adoption d'un ou plusieurs modèles tels qu'il en était largement diffusé au XIXe siècle par la gravure.

Au rez-de-chaussée -surélevé, deux salles et deux cabinets s'éclairent du côté de la voie ferrée qui était bien visible avant qu'une haie de thuya ne soit planté dans les années 1970 le long du mur de clôture. À l'étage, un couloir mène du côté ouest (côté ville) à un balconnet, tandis que du côté est il mène à un balcon orienté vers la colline d'Yzeure, autrefois globalement non bâtie, avec la voie ferrée au premier plan (ce balcon est équipé d'un auvent roulant d'origine). Au second étage, celui des domestiques, auquel on accède par l'unique escalier de la maison, il est possible, à l'ouest, d'accéder à la toiture en terrasse et couverte de zinc du pavillon adossé.

Du point de vue du décor, les fontes des grilles des différentes baies font partie des standards, tandis que la boiserie des portes, comme le dessin très particulier des balustres, à doubles gaines, sont d'une géométrie qui pour la menuiserie relève du début du siècle, et pour les balustres, reste une singularité.

Dans un chapitre de Moulins : la ville et l'architecture du XVe au XIXe siècle, intitulé "Le château de ville ou le château aux portes de la ville comme variante de l'hôtel particulier", on lit, en commentaire notamment d'une photographie de la villa Languille (p. 202) : "sur le Grand Chemin d'Yzeure, s'édifient des maisons bourgeoises, plus ou moins éloignées, mais aussi des châteaux, comme sur la route d'Autun. Toutes ces demeures présentent des caractères communs. Les tours, couvertes de toitures de formes et de hauteurs différentes, sont les mêmes que celles des maisons bourgeoises de la ville, alors que les décors de ces maisons, chaînes de pierre, consoles et balustrades, sont repris sur les façades des châteaux."

Murspierre moellon enduit

Toitardoise
Plansplan rectangulaire symétrique
Étagesrez-de-chaussée surélevé, 1 étage carré, étage de comble
Couvrements
Élévations extérieuresélévation ordonnancée
Couverturestoit à longs pans
flèche conique
toit en pavillon
terrasse
Escaliersescalier dans-oeuvre : escalier tournant à retours avec jour en maçonnerie

Jardinsparterre de gazon
Techniquesmaçonnerie
menuiserie

Représentationsmonogramme
Précision représentations

Monogramme HP. Pour Hiquelme et Pénard, d'après le propriétaire actuel. Sculpté en relief sur une pierre encastrée dans l'encadrement de la baie d'éclairement de l'escalier (élévation sud ; après 1934, date d'achat de la maison par Pénard à Guérin).

Références documentaires

Documents figurés
  • AD Allier. Série 5 S 79. Ponts et chaussées. Chemins de fer du Centre. Ligne de Vierzon à Clermont, 30 avril 1848, par F. Barreau, ingénieur, vu par le ministère des Travaux publics le 16 octobre 1848. Plans.

    Plan de la ligne Vierzon-Clermont-Ferrand Archives départementales de l'Allier : 5 S 79
Bibliographie
  • TÉTY, Marie-Thérèse, LAURENT, Dominique. Moulins : la ville et l'architecture du XVe au XIXe siècle. Moulins : Société bourbonnaise des études locales, 2001.

Périodiques
  • DUSSOURD, Henriette. Les Languille à Moulins. Bulletin de la société d'émulation du Bourbonnais, 1962, 4e trimestre, t. 51, p. 209-211.

© Région Auvergne-Rhône-Alpes, Inventaire général du patrimoine culturel © Région Auvergne-Rhône-Alpes, Inventaire général du patrimoine culturel - Renaud-Morand Bénédicte
Renaud-Morand Bénédicte

Chercheure à l'Inventaire général du patrimoine culturel d'Auvergne-Rhône-Alpes.


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