Brisac, Marc, Lyon, 1905, 11 p. Musées Gadagne Lyon. C 4010. La monnaie de Lyon pendant la Révolution 1. L’hôtel des monnaies en 1791
Extraits
[…]
En 1791, c’était un vaste bâtiment à deux étages, situé entre la rue de la Monnaie, le Port-du-Temple et la rue Ecorche-Bœuf. Il n’était pas isolé, mais adossé par ses côtés sud-est et nord-est à des maisons d’habitation. Un marchand de vin y occupait une boutique au rez-de-chaussée, sur la rue de la Monnaie. C’est dans cette rue qu’était l’entrée principale, donnant sur une allée cochère communiquant à une vaste cour.
On pénétrait également dans l’hôtel au moyen de quelques marches par un passage débouchant rue Ecorche-Bœuf, vis-à-vis le passage de Pazzi. Une porte le fermait ; à droite et à gauche étaient les bureaux et laboratoires de la Monnaie ; puis après une seconde porte, à côté de la loge du concierge, le passage se continuait, formant la limite est des bâtiments de l’hôtel.
Ce passage était public et très fréquenté. Les rues Ecorche-Bœuf et de la Monnaie qu’il reliait étaient étroites, dans un quartier populeux et commerçant et cela n’était point pour faciliter le travail à l’hôtel. Le personnel était obligé de le traverser constamment pour les besoins du service, souvent chargé de matières précieuses.
L’hôtel était dans un état de vétusté avancé. La plupart des pièces donnant soit sur la grande cour, soit sur d’autre plus petites, était sombres et exiguës. La contiguïté avec les maisons voisines créait des risques d’incendie, et le passage était une occasion de vol. Les toitures étaient dans un état pitoyable ; l’eau passait à travers. Dans un réduit, servant de cave et situé vers la loge du portier, la toiture s’était complètement effondrée sous l’effet des pluies.
De la rue Ecorche-Bœuf, on accédait directement au « bureau du change ». Aucune pièce ne le précédait et souvent le va-et-vient des visiteurs y rendait le travail difficile. Il était presque dans la rue. La pièce prenait jour rue Ecorche-Bœuf. Contre les murs étaient des bancs de chêne, en forme de coffres fermés par des serrures. Dans un coin, des balles et des mannes d’osier, dont les unes étaient garnies en peau, s’entassaient. Parallèlement aux murs, on voyait des banques, supportant des balances de toutes espèces. Une grande balance attirait d’abord les regards. C’était celle employée à la fonderie ; à côté d’elle quatre autres de tailles respectables. Disséminées sur des tables, on en comptait en outre cinq petites et dix-sept trébuchets.
En outre, à l’extrémité d’une banque, et protégée par une armoire vitrée, sa lanterne, était la balance qui servait pour les essais, avec, à côté d’elle, la semelle pour peser l’or et l’argent. […]
A côté du bureau du change, était un petit cabinet en dépendant, garni de rayons en bois, et servant de débarras.
Le matériel occupant le bureau du change n’était point la propriété du roi. Il appartenait à Jean-Claude Gabet, alors directeur de la Monnaie.
Derrière le bureau, au rez-de-chaussée également et donnant alors sur la cour, se trouvait la « salle de délivrance des espèces ». Contre les murs, on y voyait des coffres de bois fermant à serrures, et au milieu d’eux une armoire basse, en noyer, à trois portes, supportant un coffre ; des banques à tiroirs et à portes occupaient l’intérieur de la pièce, concurremment à des tables sur lesquelles étaient posées les balances et les poids servant à la comparaison des louis d’or simples ou doubles, des écus de 6 livres, et des pièces de 24 sols, ainsi que des trébuchets.
Au fond un vaste pupitre à dessin était posé et renfermait les divers registres employés au service de la délivrance des espèces, et à la fonte des matières apportées au change. […]
Sur le pupitre à dessin étaient rangés les différents poinçons utilisés alors.
Tout d’abord le poinçon avec lequel les juges-gardes marquaient les lingots passés en délivrance aux affinages de la Monnaie de Lyon. Il portait, au milieu, une fleur de lis, surmontée d’une couronne royale, et au bas de laquelle étaient deux lettres, F à gauche, P à droite, lettres initiales de François Perret, alors essayeur à la Monnaie.
Outre ce poinçon l’essayeur en apposait un autre sur les lingots avec le titre qu’ils contenaient, une fois que ce titre avait été constaté par lui. L’essayeur François Perret avait un laboratoire à la Monnaie, dans une pièce spéciale, à côté du logement qu’il occupait au premier étage. Ce logement donnait sur le passage, dans la partie comprise entre les deux portes. […]
L’ajustage s’effectuait dans une autre pièce du rez-de-chaussée, contiguë à un petit cabinet, et située à côté de la salle de délivrance.
C’était une grande salle d’environ quinze mètres de long sur huit de large, séparée au tiers de sa longueur par une cloison et éclairée par huit fenêtres dont sept donnaient sur la cour. Cette pièce importante était dans un état de délabrement pitoyable. Un simple comble la séparait de la toiture dont les tuiles brisées laissaient passer toutes les pluies. Le plafond était lui-même pourri, les charpentes peu sûres, et les jours d’orage, la fabrication était fréquemment interrompue en raison de l’envahissement par l’eau. Aucune boiserie ne garnissait les murs, ce qui rendait la pièce intolérable l’hiver, tellement que le travail souvent y était suspendu pendant cette saison. D’autant plus que les fenêtres fermaient mal dans leurs châssis disjoints, et les « papiers » collés autour n’empêchaient point la bise d’y souffler pleinement. La poussière envahissait tout et couvrait le matériel et les matières d’une couche grise. A côté de la salle un escalier conduisait à l’étage supérieur et les marches de pierre, larges de 1 m 50, étaient en certains endroits complétement usées.
La salle de l’ajustage était garnie avec des bancs en bois, une grande armoire à quatre portes fermées par des serrures et par des tables ; sur celles-là encore de nombreuses balances, trente-deux sans compter les trébuchets. On y voyait également des colifichets, petits instruments dont se servaient les ajusteurs pour amener les espèces au poids légal. Dans un coin, des châssis à grille, en sapin. Le long des murs, étaient pendus les tabliers en cuir dont se ceignaient les ouvriers.
En sortant de l’ajustage, on trouvait d’abord dans la cour une écurie, en très mauvais état également, où étaient les chevaux servant à la manœuvre des laminoirs, puis l’atelier de laminage.
Celui-ci contenait deux grands laminoirs dont les arbres n’avaient pas moins de vingt à vingt et un pouces carrés, mus par des chevaux. En outre deux laminoirs plus petits pour le dégrossissement et un laminoir à bras. Chaque laminoir avait sa cage avec les roues d’engrenage. Contre le mur, un fourneau pour fondre l’argent. Puis des tables à coupoirs, munies de leurs coupoirs, des cisailles, des emporte-pièces, des étaux.
Une pièce appelée « petit change » voisinait celle-ci. C’était la seule salle des ateliers qui fût plafonnée en bois. Des rayonnages, une banque et des bancs la garnissaient.
La préparation de l’or, de l’argent et du cuivre pour le monnayage avait lieu dans des ateliers séparés et souvent éloignés les uns des autres : les uns à droite, les autres à gauche du passage.
La « fonderie de l’or » était au premier étage, dans une pièce étroite, délabrée et encombrée. Quatre fourneaux à l’anglaise occupaient les murs. L’or y était fondu dans des creusets d’Allemagne de différentes grandeurs et au nombre de six cent vingt-cinq, alignés sur des planchettes, puis coulé dans trois « lingottiers » à tenailles, d’où sortaient les lames d’or pour louis simples et dans un « lingotier » pour les lames de louis doubles. Les moules étaient supportés par des chenêts et accrochés au mur, on voyait les tenailles à creuset, les cuillers et les pinces ; au milieu de la pièce, sur une table où l’on ébarbait les lames d’or étaient posés des racloirs, des mortiers avec leurs pilons. L’or sortant de la fonderie était porté dans la pièce du « Blanchimant » où les « carrés » étaient nettoyés, prêts à être essayés et monnayés ; contre un mur, un solide fourneau de fonte avec un soufflet, des caisses en tôle épaisse où l’on recuisait les flans, et des bassines pour le même usage. Puis une table avec des râcloirs et des cribles pour passer les râclures. A côté des fourneaux, des pinces et des tenailles, et en face une armoire renfermant une pile à effigie complétaient l’installation de la fonderie de l’or.
Une pièce était consacrée à la fonderie de l’argent. Quatre fourneaux à vent s’y trouvaient munis de quinze creusets pour fondre le métal et d’une coupelle pour les essais. A côté, soixante moules pour mouler le cuivre. Par terre, les chenets à lingottiers et six lingottiers à tenailles pour les écus de 6 livres et treize saumonières en fonte. Sur une table des mortiers et leurs pilons, et l’on y voyait également quatre planches gravées servant de moules pour la fonte des sous, liards et pièces de deux liards. Dans le « blanchimant » de l’argent, pièce spéciale, les flans et les lames étaient recuits dans un fourneau muni de casses en tôle et de bassines, d’une coupelle à essai ; contre les murs, toute l’installation des pinces et des crochets.
La fonderie de cuivre était située du côté ouest du passage. Elle possédait un grand fourneau dont un garde feu garantissait l’approche, alimenté par un soufflet à bascule mû par un volant à manivelle. Pendu à côté de lui étaient des écumoires, des broches, quinze cuillères pour jeter le métal fondu, des tables pour remuer la fonte. Dans un côté des balles d’osier servant à apporter le charbon ; sur une table un marteau et le bloc d’acier appelé tas, sur lequel on essayait le son du métal fondu.
En sortant de la fonderie de cuivre on passait dans la cour, à côté de la pompe, et près d’une petite pièce où était installé un tour muni de quatre poupées, et de là on accédait dans une grande écurie de 9 mètres de longueur environ.
Le métal, une fois transformé en flans et ajusté au titre légal, était apporté dans les salles de monnayage.
La plus spacieuse contenait deux grands balanciers, munis de leurs ustensiles, et deux plus petits ; elle donnait sur une petite cour où l’on déposait les balances hors d’usage. La seconde salle était voisine de celle-là et donnait sur la grande cour à côté de la pièce du change. Elle était assez mal éclairée et contenait deux balanciers. Devant la porte on remisait, dans la cour, les vieux balanciers.
Enfin, dans une troisième pièce, faisant suite à ces dernières et communiquant avec la forge munie de son fourneau, il y avait encore un balancier à corps en cuivre.
Le graveur Jean Bernavon occupait un logement au premier étage, dans lequel se trouvait son laboratoire. C’est là qu’était réunie la collection des matrices et des poinçons. […].
Le greffier en chef de l’élection de la Monnaie avait le droit d’occuper un local à l’hôtel pour l’exercice de ses fonctions. Il était installé dans deux petites pièces, donnant sur la cour, vis-à-vis de l’ajustage. Dans l’une d’elles se trouvaient cinq balances, munies de piles de poids, et des planchettes contre les murs supportaient les poinçons des jurandes de Lyon, poinçons faisant partie des minutes du greffe. Sur une table, dans l’autre pièce, des petites presses pour l’empreinte des sceaux, et contre le mur un petit fourneau d’essai.
Enfin, au premier étage se trouvaient les logements des fonctionnaires, officiers de la Monnaie. A cette époque, cinq habitaient l’hôtel. C’étaient Jean-Claude Hedelin et Claude Allard, juge-garde ; César de Nervo, contrôleur, contre-garde ; Jean-Claude Gabet, directeur ; Jean-François Perret, essayeur, et Jean-Humbert Bernavon, graveur. En outre, le personnel était composé par des monnayeurs, des ajusteurs, des changeurs et des tailleresses.
Telle était la situation et l’état de l’hôtel des Monnaies, lors de l’arrivée à Lyon de Pierre Gueudré de Ferrières, qu’une lettre de Tarbé, ministre des contributions publiques, à la date du 20 septembre 1791, nommait commissaire du roi à la Monnaie de Lyon, conformément à la loi du 27 mai 1791 qui supprimait les offices alors existant des Monnaies.
Peu de jours après, Benoît de Nervo était désigné comme commissaire-adjoint.
Le 1er octobre et jours suivants, les commissaires nommés à cet effet par le Directoire du département de Rhône-et-Loire, par arrêté du 29 septembre 1791, Gaspard-Daniel Fingerlin et Claude-Antoine Commarmond, procédaient à l’installation de Gueudré de Ferrières. […]
De plus, les officiers démunis de leurs fonctions étaient également dans l’obligation de quitter les logements qu’ils occupaient à l’hôtel, et cela ne leur convenait guère, d’autant plus que leurs familles et leurs amis profitaient largement des locaux royaux. Pour se venger ils démolirent les boiseries de leurs appartements, et il fallut qu’une lettre du Ministre des contributions publiques Beaulieu vint en janvier 1792 les ramener à de plus justes sentiments de leurs droits. […]