Corpus 1985
Analyse cartographique, ou cadastrale dans les zones urbanisées, et enquête in situ ont permis de constituer un corpus de 428 usines, soit 95 % du total comptabilisé de 1720 à 1920. Convenablement documenté et critiqué, ce corpus a fait ensuite l'objet d'une description architecturale codifiée, l'unité d'étude et de description retenue étant l'édifice abritant un atelier de moulinage proprement dit, volume uni¬ taire et discernable appelé localement usine, que l'édifice concerné appartienne ou non à un ensemble.
Méthodologie :
organisé en quatre parties. La première rassemble les informations nécessaires à la désignation de l'édifice inventorié : localisation et datation, situation dans le site et, le cas échéant, dans l'ensemble auquel il appartient. La seconde partie caractérise la configuration du bâtiment d'atelier et de ses divisions ; la troisième décrit les parties de l'édifice, murs et couverture, leur composition et attributs ; la quatrième enfin identifie les installations motrices mécaniques et hydrauliques. Cette description permet ensuite d'étayer par la statistique différentes hypothèses de classification du corpus au fur et à mesure qu'une compréhension par des faits extrinsèques à l'architecture s'en dégage.
Constantes et variations architecturales
L'espace de travail est évidement l'élément principal du programme de la fabrique, qui comprend au moins moulinage et dévidage. Ajoutons divers éléments tels que chambre de la roue à eau, magasins, locaux pour le lavage et le décreusage des soies ou l'entretien mécanique des moulins, mais surtout, le logement des ouvrières et de l'encadrement, toujours présent. La fabrique ardéchoise abrite machines et hommes sous un même toit. La configuration de ces fabriques correspond en effet à une organisation élémentaire de l'espace qui se retrouve de façon constante : deux étages surmontés d'un comble. Le plus bas abrite l'usine proprement dite, le plus haut le reste du programme, du moins si on débarrasse l'édifice des constructions adventices diverses qui peuvent le flanquer ici ou là, sans attestation de régularité. L'espace de la fabrique est donc avant tout divisé en deux, une salle-basse et une salle-haute, elle-même redivisée.
La salle-basse
Haute de 4 à 5 mètres, elle occupe à elle seule la moitié de l'édifice. Comme elle occupe aussi quasiment tout le plan de la bâtisse, on comprend le poids qu'elle prend dans la définition de l'architecture de la fabrique, en lui donnant dans le paysage une masse que les caves ou les celliers ne parviennent jamais à donner à l'architecture domestique. Un vaisseau unique, d'un seul volume trois ou quatre fois plus long que large (26), abrite les machines qui occupent toute sa largeur diminuée d'une allée de circulation latérale étroite.
Une pièce attenante à la salle-basse abrite le moteur hydraulique. L'arbre moteur primaire court sous le couvrement de l'atelier, ou, en sous-sol dans l' enfer (terme local).
Trois des faces de ce volume sont aveugles : un seul de ses long-pans est percé de baies régulières qui rythment l'espace en accusant sa longueur par leur nombre. Elles donnent un jour latéral dans l'allée de circulation qui longe les moulins. L'espace de l'usine obéit donc à une double polarité : longitudinale, le vaisseau s'allonge dans le même sens que la batterie des moulins ; transversale, les moulins calés contre le long-pan aveugle ne travaillent pas à contre-jour. De plus, une ambiance confinée, propice au travail de la soie , règne dans cet univers clos : une atmosphère moite, car on l'humidifie sans cesse par pulvérisation ou circulation d'eau, et les moulins entraînés par friction dissipent une chaleur suffisante pour donner à l'atelier une température constamment élevée. Celui-ci est en effet toujours semi-enterré, dans les sites plats comme dans les sites de pente — majoritaires — , où sa hauteur rachète la dénivellation du terrain.
La salle-haute
Elle rassemble les habitations intégrées à la fabrique. Edifié sur le même plan que l'atelier enterré en dessous, cet étage, auquel on accède de plain-pied dans les sites de pente, est organisé par des divisions de second-œuvre, qui ont pu être modifiées à plusieurs reprises. Une distribution double, ou semi-double lorsque l'édifice est trop étroit, dessert des séries de pièces en enfilade, dont la fonction initiale n'est pas toujours attestable aujourd'hui.
Caractérise la fabrique ardéchoise
Sa morphologie générale et ses divisions de l'espace. Implantée de façon à s'enterrer partiellement, les pieds dans l'eau et branchée au système hydraulique qui lui donne sa force motrice, la fabrique présente un fort volume allongé sur plan rectangulaire, régulièrement percé sur une de ses faces de deux niveaux de baies, qui distinguent clairement deux étages principaux. En haut, un étage d'habitation, auquel on accède directement de l'extérieur, en bas, l'atelier proprement dit, qui n'est que le sous-sol de l'édifice et lui donne un imposant soubassement. Mais c'est au sous-sol que l'architecture se détermine : les caractéristiques morphologiques et géométriques de l'atelier, unitaire, s'imposent à tout le reste de l'édifice, alors que l'étage peut subir, lui, toutes sortes de divisions secondaires. La division en salle-basse et salle-haute, et leur superposition spécifique définissent la fabrique et logent le principal de son programme. Il y a donc bien, à cet égard, une architecture du moulinage fût-elle une architecture de maçons, à l'instar de l'architecture domestique locale.
Ce type d'installation que l'Ardèche offre encore aujourd'hui à l'enquête dans bien des cas et il semble, tant l'espace de travail figé dans la pierre est conforme à ce dispositif, que les usines visitées, même vides, ont accueilli un matériel horizontal et n'ont pas connu le moulin circulaire (Italie), vertical, planté sur plusieurs étages. L'édifice ardéchois présente en effet des caractéristiques suffisamment constantes, pour que l'on croit voir un ajustement réciproque entre cette morphologie mécanique et une morphologie architecturale typique.
Conclusion
Des variantes architecturales significatives
Montrons, pour conclure, quelle classification du corpus paraît devoir être retenue, après de multiples hypothèses, pour ce qu'elle permet d'interpréter des phénomènes architecturaux observés. Tris, sériations et partitions de l'ensemble des spécimens ardéchois inventoriés aboutissent en effet à une opposition simple : le couvrement de l'atelier, voûte ou plancher, est le trait discriminant le plus significatif. Une comptabilité s'impose. Les planchers comptent 30 %, les voûtes 70 % du corpus ; parmi les voûtes, une tiers de voûtes d'arêtes, parmi les planchers un peu moins d'un tiers d'entrevous sur solives. Dans ce dernier cas, le fer remplace le bois et peut permettre de dater approximativement les spécimens concernés de la fin du XIXe siècle alors que ces techniques de la construction industrielle partout attestées pénètrent aussi le monde rural. Le fait suggère d'organiser le corpus en séries chronologiques, et si 18 % seulement de ses spécimens sont datés, ils dessinent cependant un graphique intelligible. On y voit les planchers de bois apparaître très tôt et durer sporadiquement jusqu'au XXe siècle, tout en faisant nombre au début du XIXe. Les voûtes, au contraire, sont plus concentrées dans le temps : en berceau sur la période 1810-1880, d'arêtes autour de 1850 plus ou moins vingt-cinq ans. Les planchers maçonnés enfin apparaissent tard et viennent relayer la construction voûtée qui disparaît après 1 880. Ces indications se complètent un peu si on représente sur le graphique la longueur de l'usine, comptée par approximation en nombre de baies. On voit les fabriques à plancher du début du XIXe siècle s'agrandir progressivement de 5 à 10 travées, celles voûtées en berceau se maintenir entre 7 et 10 travées, les usines voûtées d'arête s'adapter d'emblée à de vastes programmes de 10 à 16 fenêtres, et celles que couvrent des planchers maçonnés se restreindre de 10 à 8 travées. Esquissés à partir d'un petit nombre de spécimens, ces mouvements demanderaient bien sûr à être précisés, mais ils montrent déjà des pics d'intense construction, culminant vers 1825 et autour de 1855, encore hauts en 1870, puis en 1880, avec un regain enfin autour de 1925, qui traduit peut-être un dernier effort de modernisation : une phase de décollage de l'activité ardéchoise, le boom des voûtes d'arête au sein du système voûté, la substitution, enfin, des procédés de construction industrielle aux procédés locaux à l'orée du XXe siècle.
Une dernière remarque s'impose : si les voûtes sont nettement remplacées par des planchers maçonnés à partir de 1880, maçonnerie pour maçonnerie, l'opposition voûte/charpente résiste au temps. La cartographie des aires de moulinage dans le département suggère une interprétation, lorsqu'on y reporte les traits architecturaux en question. Point de planchers en bois dans le sud, on les trouve soit dans l'aire du Haut-Vivarais limitrophe avec le Forez, soit dans les Boutières. Les voûtes en berceau se situent dans la Cévenne, le Bas-Vivarais et les Boutières, les voûtes d'arêtes, surtout en Bas-Vivarais. Dès lors une proposition devient possible en outrepassant les limites départementales de notre inventaire pour considérer la carte plus vaste du moulinage régional, puisque l'on sait que le Forez, au nord, s'y adonna, ainsi que, outre-Rhône, la Drôme voisine. On croit pouvoir alors désigner deux types architecturaux pertinents : l'un, forézien, charpente l'usine dans le volume de pierre de la fabrique, l'autre, rhodanien, la maçonne et la voûte. L'Ardèche, au centre du moulinage régional intensif, focalise un phénomène qui la dépasse et sa région des Boutières, à l'articulation des aires forézienne et rhodanienne, fait cohabiter les deux types d'architecture. L'inventaire est donc à étendre, mais il montre déjà à partir du domaine ardéchois comment l'architecture du moulinage s'inscrivit dans l'architecture traditionnelle locale, jusqu'à ce qu'une architecture industrielle d'origine extérieure la supplante. Les deux types architecturaux qu'il propose situent les centres de gravité des pôles historiques du moulinage régional, et montrent parmi d'autres traits culturels, ce qui les oppose.