L'îlot triangulaire sur lequel se trouve la maison du n°66 boulevard Jean-Jaurès émane du vestige d'un ancien chemin auquel la voierie moderne ajoute de nouveaux éléments. Sur le plan cadastral de 1831, le "chemin sous Vallières" constitue la branche nord-est d'une fourche partant du chemin de Gravenoire1. L'ancienne parcelle 1021, section L, feuille 3, se trouve comprise dans le triangle que forme la courbe du chemin sous Vallières par l'infléchissement de sa course vers le sud-est. Cette configuration est encore lisible de nos jours dans la fourche de l'extrémité nord de la rue de Bellevue : la rue des Salins forme la branche ouest tandis que l'allée piétonne à l'est fait la jonction avec la rue de Vallières. A partir du croisement avec la rue Gerbert, l'ancien chemin sous Vallières poursuit son cours sous l'appellation de rue de Vallières, coupée, au niveau de la place Littré, par le boulevard Jean-Jaurès. Un lotissement, acté par délibération du 10 avril 1925, s'étend sur une partie de l'ancienne parcelle 1021, section L, feuille 3, de part et d'autre du boulevard Jean-Jaurès jusqu'aux actuelles rues Gerbert et André-Theuriet. Deux des voies qui doivent le desservir, la rue Gerbert et le boulevard Jean-Jaurès ne sont alors pas encore ouvertes "mais les terrains nécessaires à leur assiette appartiennent à la Ville et le lotisseur s'engage à faire l'aménagement sommaire de ces voies en face de son lotissement et à établir les canalisations nécessaires". La rue de Vallières est pourvue des canalisations d'eau, de gaz et d'électricité. Le propriétaire est M. Chabert, architecte. Cependant, sur le plan du boulevard daté de 1926, ce terrain est indiqué comme étant la propriété de Bernheim et Cie via son représentant M. Duplaix2. C'est d'ailleurs ce dernier qui représente les propriétaires madame Bayard et monsieur Raynaud lors de la vente, en 1924, des terrains pour le prolongement du boulevard sud et de l'allée de Vallières jusqu'à ce boulevard. Un courrier envoyé au maire par le propriétaire des actuelles parcelles HP 0190 et 0191 indique qu'il a acquis son terrain auprès de M. Chabert, ce dernier ayant acheté le lotissement Bernheim. La société Bernheim a sans doute préféré vendre la parcelle d'un seul tenant à M. Chabert qui se charge de lotir, ce qui paraît chose faite sur le plan de l'aménagement des bordures de trottoirs, daté entre 1926 et 1930, puisque les parcelles sont réparties entre différents propriétaires.
L'architecte Elie Marquet édifie cette maison pour en faire son cabinet. Comme on peut l'observer dans trois autres cas rencontrés dans le cadre de cette étude, les cabinets d'architectes sont souvent des villas3 dont tout ou partie du rez-de-chaussée est dédié à l'activité professionnelle. De plus, ces villas voisinent avec des réalisations de l'architecte volontiers prestigieuses. En 1924 l'architecte Jean Amadon édifie, au n°19 avenue d'Italie, une maison à rez-de-chaussée professionnel, afin d'y installer son bureau (en parallèle de sa carrière institutionnelle, Amadon mène une activité en libéral) et étage d'habitation. En 1928, il construit au n°21 un immeuble d'un étage d'habitation sur rez-de-chaussée aménagé en garages automobiles4. En 1937, il reprend une formule relativement similaire pour le n°17 bis selon le principe d'un rez-de-chaussée commercial et d'un étage d'habitation. Dans ce secteur, Amadon revient surtout sur la transformation du n°17 par l'aménagement du cinéma le Vox (dossier IA63002779). L'architecte André Verdier occupe une partie de l'îlot, situé entre le boulevard Cote-Blatin et la rue des Prés-Bas, sur laquelle se trouvait son cabinet dont on peut d'ailleurs déplorer la destruction au début des années 1970. Construite dans les années 1930 et agrandie dans les années 1950, sa villa à rez-de-chaussée en partie commercial voisine à l'origine avec l'entreprise de matériau Verdier. Il dessine le projet de la résidence Hélios qui se substitue à l'entreprise, dans la seconde moitié des années 1960 (voir dossier IA63002799). L'enveloppe de cet immeuble ainsi que le traitement des façades sur le boulevard en font un édifice doté d'un fort caractère. De façon plus discrète mais selon le même procédé, l'architecte Albéric Aubert édifie la villa abritant son bureau au n°52 boulevard Jean-Jaurès (voir dossier IA63002869) ; la même année 1933, il dessine la maison en vis-à-vis, au n°53 boulevard Jean-Jaurès (voir dossier IA63002870), qui, pour n'être pas plus élégante que sa propre maison du n°52 est résolument plus ostentatoire. Ainsi, le cabinet de l'architecte s'entoure de l'une de ses réalisations susceptibles de faire de la réclame. Par la suite, à la fin des années 1950, Albéric Aubert, travaille à l'édification du clocher de l'église voisine Sainte-Jeanne-d 'Arc (voir dossier IA63002871). Elie Marquet marque également de son empreinte les abords de son cabinet. Au n°71 boulevard Jean-Jaurès, une villa s'inscrivant, par son écriture nette et équilibrée, dans l'esprit des années 1930 (voir dossier IA63002873) préfigure l'immeuble voisin édifié en 1952. Ce dernier, le n°73 boulevard Jean-Jaurès, reprend encore les codes architecturaux des années 1930 à balcon et bow-window tout en faisant preuve d'une lourdeur des volumes que renforce la surélévation de 1965, cette dernière restant dans le même style sans en rafraichir l'emploi. Enfin, en 1956, Elie Marquet se livre à l'exercice d'une construction sur une parcelle contrainte puisque formant un étroit triangle en proue de l'îlot donnant sur la place Littré. L'immeuble du n°62 boulevard Jean-Jaurès adopte une morphologie de "fer à repasser". L'architecte persiste dans l'adoption de formes des années 1930 avec cet immeuble à bow-window et balcons galbés. La façade est clairement implantée sur le boulevard bien que l'entrée soit placée rue de Vallières en élévation postérieure. L'appartement principal englobe l'angle traité en arrondi à balcon filant et logeant un commerce en rez-de-chaussée. La date tardive pour une telle réalisation ne permet pas que l'on y porte le regard que l'on aurait pour une architecture innovante, ici il faudrait plutôt saluer la maîtrise d'une tradition.
Conservatrice du patrimoine. Responsable de l'unité Ressources du Service Patrimoines et Inventaire général de la région Auvergne-Rhône-Alpes.